vendredi 23 décembre 2011

La mémoire et les bienfaits de l'oubli.

Nietzsche écrit qu’il devrait être un tonneau de mémoire s’il devait garder la raison de tout ce qui lui passe par la tête de tout ce qu’il pense de tout ce qu’il vit.

Tout s'enregistre dans notre organisme et pour la majeure partie inconsciemment. Le conscient de son côté effectue une sélection, sélection utile en ce sens qu'est choisi à chaque moment de notre vie ce qui peut être utile à l'action présente. Si le  conscient n'opérait pas ce choix, nous serions débordés par l'extrême multiplicité des impressions et, de ce fait, paralysés.

Ce qui est intéressant, c’est qu’il renverse ici les termes habituels: il considère comme essentiel, non la capacité de se souvenir, mais la capacité d'oublier, et il montre que cette capacité est au service de la vie. L'oubli n'est donc pas selon lui un manque, une défaillance de la fonction psychique.

C'est bien plutôt une faculté d'inhibition active, une faculté positive dans toute l'acception du terme. Grâce à lui, toutes nos expériences vitales, tout ce que nous absorbons se présente aussi peu à notre conscience pendant que nous le digérons (ce qu'on pourrait appeler une absorption psychique) que le processus multiple qui se passe dans notre corps pendant que nous assimilons notre nourriture... Voilà, je le répète, l'utilité de la faculté active d'oubli, une sorte de gardienne, de surveillante, chargée de maintenir l'ordre psychique, la tranquillité, l'étiquette... L'individu chez lequel cet appareil d'inhibition est endommagé et ne fonctionne plus peut être comparé à un dyspeptique ; il n'en finit jamais avec rien. - Généalogie de la morale - II . I

Cet animal oublieux par nécessité, pour qui l'oubli représente une force, la condition d'une santé psychique robuste, a fini par acquérir une faculté contraire, la mémoire, à l'aide de laquelle, dans des cas déterminés, l'oubli est suspendu.

Cette mémoire qui fait passer un souvenir de l'inconscient vers le conscient, peut entrer en action sous diverses influences : idéatives, émotives ou volontaires. Elle est reliée à l'activité intellectuelle tout entière, dont elle est une fonction utile. Il se trouve qu'à notre époque, où la primauté est souvent donnée à l'intelligence livresque, on valorise à l'excès cette faculté de se remémorer tout ce que l'on a enregistré, au détriment même des exigences de la situation vitale actuelle.

Nietzsche avance l’idée que ce que l’on considère là comme un avantage est en réalité un obstacle à la vraie culture de l'esprit du coup, certains hommes ne parviennent pas à devenir des penseurs parce qu'ils ont une trop bonne mémoire.

La faculté créatrice est le propre de l'intelligence authentique en ce qu'elle conduit à trouver des solutions neuves aux problèmes posés.

L'homme qui garderait en mémoire tout ce qu'il a appris aurait par conséquent une solution toute prête pour tous les problèmes, apportée par le souvenir de ce que d'autres ont découvert avant lui, cet homme-là ne cherchera pas puisqu'il a déjà trouvé.

La mémoire de rappel n'est pas une faculté indépendante, fonctionnant pour elle-même, elle n'a de valeur que si elle s'intègre aux autres facultés de l'intelligence, s'harmonise avec elles, se remémorant ce qui convient au but qu'elle se propose d'atteindre, et rejetant le reste comme inutile. Et je suis bien d’accord avec lui.